L’hymne européen « rectifié » bouleverse les Nations Unies

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(de notre correspondant permanent à New York)

Invité à prononcer, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, son discours sur « Les responsabilités des Etats-Unis d’Europe dans un monde multipolaire », le président Forsythe avait demandé que sa prestation fût précédée de l’audition de l’hymne européen – ce qu’il avait obtenu. Il s’agissait dans son esprit de l’Ode à la Joie, avec paroles et musique, soit Schiller et Beethoven. Des paroles qui jusqu’alors avaient été écartées par le protocole.

Flash-back. Durant sa campagne électorale, le candidat Forsythe avait abondamment claironné son intention de remettre à l’honneur les symboles de l’unité européenne : hymne, drapeau, devise, fête du 9 mai etc., mentionnés dans le projet de Traité constitutionnel de l’Union européenne, mais ensuite évacués du traité de Lisbonne. Il avait répété solennellement son engagement, lors du débat télévisé décisif qui l’avait opposé à sa concurrente Agnieszka Witolski, laquelle avait qualifié les symboles européens d’ « assez ridicules », faisant sienne l’expression déjà utilisée par Jean-Claude Juncker lors de la négociation du traité de Lisbonne.

A propos de l’hymne européen, le nouveau président avait des vues assez personnelles : il considérait que c’était à tort que, tant le Conseil de l’Europe que les institutions de l’Union européenne, avaient retenu l’interprétation purement instrumentale de l’Ode à la Joie, extrait de la Neuvième Symphonie de Beethoven. Forsythe estimait en effet, que le texte de Schiller méritait tout autant que la musique de Beethoven, l’accès au statut d’hymne officiel de l’Europe et que la Commission européenne avait fait « une erreur d’appréciation énorme » en décrétant que le poème schillérien n’avait rien d’européen.

Certes, considérait le président, ce texte n’exaltait-il pas une « nation européenne », mais il faisait beaucoup mieux : il alliait une émotion esthétique paroxystique à l’affirmation éthique solennelle de la fraternité universelle. Or, c’est précisément ce qu’avait compris Beethoven, qui confiait au chœur l’éclatement de la joie musicale exactement dans la révélation « Alle Menschen werden Brüder » : là se trouvait, estimait Forsythe, la légitimité même de l’hymne européen, et il était donc d’autant plus stupide de procéder à une interprétation uniquement instrumentale lors des manifestations officielles. De surcroit, la version retenue par les institutions de l’Union était interprétée par Herbert von Karajan, dont la carrière avait pris son essor sous le régime nazi : mélomane averti, Forsythe reconnaissait l’immense talent de Karajan, mais dans l’ordre de la symbolique politique où il se tenait, il ne pouvait se résoudre à consacrer le maitre de cette façon. Bref, il fallait garder la partition – et même toute la partition – mais il fallait tourner une page !

Une fois élu, le président avait tenu parole. Il avait chargé un « comité des sages » de faire préparer une traduction officielle, dans toutes les langues de la Fédération, des paroles originales de l’Ode à la Joie, et de faire procéder à cinq enregistrements différents de l’œuvre. Ces cinq enregistrements furent ensuite soumis à une vaste consultation populaire qui dura 4 semaines. Le débat fut passionné. Un million deux cent mille européens s’exprimèrent ainsi par vote électronique validé, et ce fut l’interprétation du Koninklijk Concertgebouworkest d’Amsterdam, accompagné des chœurs de la Monnaie, sous la magistrale direction de Nikolaus Harnoncourt qui, de peu il est vrai, l’emporta. Forsythe était satisfait : cette nouvelle version rendait à Schiller ce qui lui appartenait, sans rien ôter à Beethoven, elle était à la fois joyeusement spontanée, suffisamment solennelle et certainement profonde ! Le président avait reçu à cette occasion des milliers de lettres enthousiastes. Certaines d’entre elles ironisaient sur les anciens présidents de la Commission et du Conseil européen qui, durant leurs mandats, n’avaient jamais osé faire retentir l’hymne européen. Surtout, les citoyens semblaient redécouvrir cette activité multiséculaire : le chant ! Les académies durent faire face à un flot de nouvelles inscriptions. Certaines stations de métro passaient en boucle la Neuvième de Beethoven et les œuvres de Schiller, traduites dans toutes les langues de la Fédération et rééditées en format de poche, firent le bonheur des libraires et de leurs clients.

Dans l’immense enceinte des Nations Unies donc, le nouvel hymne européen allait, en quelque sorte, passer l’épreuve du feu. La musique démarra dans une espèce de brouhaha qui semblait exprimer de l’indifférence. Puis les représentants de tous les pays firent silence en eux-mêmes. En même temps que leur attention, une tension monta. Une émotion inexprimable qui se transmettait, comme une évidence. Et lorsque le chœur éclata de joie en clamant : « Alle Menschen werden Brüder », alors se produisit l’incroyable. Mû par une intense obligation intérieure, chacun des délégués se leva, et ses mains cherchèrent celles du voisin de droite et du voisin de gauche, et tous demeurèrent ainsi, main dans la main, bouleversés, sans mot dire jusqu’au silence intense qui suivit la fin de l’hymne : l’instant était saisissant, inoubliable, historique. Alors le président de séance, Désiré Butamare, un Africain pétri de culture française, se pencha vers le micro, se retint longuement, puis murmura, d’une voix brisée par l’émotion : « En cet instant mémorable, je crois pouvoir citer Pascal qui, sur ce parchemin qu’il gardait sur lui et connu sous le nom de « Mémorial », avait écrit ceci : « Joie…  Joie… Joie… Pleurs de joie !… »

C’est dans ce contexte très particulier que le président Forsythe monta à la tribune, alors qu’il était évident que, quel que fût son propos, il avait déjà gagné la partie.

 

R. D.

 

 

Prélude de l’Ode à la joie

« Joie ! Joie ! Fille de l’Elysée,

Flamme prise au front des dieux,

Nous entrons l’âme enivrée

Dans ton temple glorieux.
Ton magique attrait resserre

Quand la mode en vain détruit ;

L’homme est pour tout homme un frère

Où ton aile nous conduit. »

 

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