Heureux comme Massucci

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L’accord de coopération internationale entre le service de renseignement européen intégré (SREI) et ceux des autres grandes puissances internationales vient d’être signé. Un plan dont nous ignorons encore les détails mais qui a pu voir le jour grâce à la détermination du ministre européen de la Défense. Aldo Massucci donnera une conférence de presse demain matin. Retour sur un échec trop rapidement annoncé.

 

Cela se passa hier, par une nuit la plus noire du monde. Une nuit en comme il y en a tant d’autres dans la capitale européenne. Aldo Massucci, le ministre européen de la Défense, était heureux que cette interminable journée finît par s’achever. Entouré de ses conseillers, il a probablement consciencieusement préparé dans la foulée sa conférence de presse, annoncée pour demain matin. Il sait que les journalistes seront avides de réponses. Et il les comprend. L’accord de coopération internationale qu’il a réussi à obtenir des Etats-Unis, de la Chine, de l’Inde et de la Russie est en effet historique. Après tout, il peut être fier du travail accompli : poser les bases d’un système formel d’échanges et de traitements d’informations entre les services des renseignements de ces puissances aux intérêts géostratégiques si différents relève presque du miracle. Les Américains et les Chinois s’étaient pourtant montrés les plus réticents, se soupçonnant mutuellement d’utiliser la lutte contre le terrorisme et le grand banditisme comme alibi pour avoir accès aux bases de données tant convoitées de leurs services secrets respectifs. En se repassant le fil des événements de la journée, Aldo Massucci se dit que s’il avait dû se rendre à la table des négociations en tant que ministre italien de la Défense, son opinion n’aurait pas pesé bien lourd, et il n’aurait jamais pu faire pression sur ces interlocuteurs pour obtenir un accord final. Comme ce fut trop souvent le cas au temps de l’Union européenne, quand aucune armée nationale du Vieux continent n’avait à elle seule les moyens de rivaliser avec celles des grands pays extra-européens, et donc d’influencer les décisions.

 

Un ministre qui ne voulait pas l’être

Lorsqu’il s’était lancé dans la campagne électorale de la jeune Fédération européenne, même s’il partageait pleinement le projet de John Forsythe, il n’avait jamais pensé convoiter un portefeuille ministériel. Son engagement pour l’Europe était moins motivé par la conquête du pouvoir que par la conviction que ses années d’expérience passées à la tête de sa petite entreprise avaient fait naître en lui. L’Europe fédérale relevait alors de l’évidence, et le choix était simple : évoluer avec son temps ou se résigner au déclin. Le succès électoral qu’il remporta doit beaucoup à ses talents d’orateur et à l’image d’homme intègre qu’il a réussi à imposer dans toute l’Europe. Bien que les observateurs avertis supputassent qu’il se prenait de plus en plus au jeu à mesure que l’échéance approchait, il ne voulait pas du pouvoir. Il souhaitait contribuer à porter les couleurs de l’Europefédérale parce qu’elle était à ses yeux la meilleure solution pour les Européens. Mais il n’avait aucune envie d’être un hiérarque, un homme de pouvoir. « Ne le deviens pas, lui dit simplement Forsythe au moment où il lui fit savoir qu’il le pressentait pour prendre la tête d’un ministère. Initie, rallie et conduis tes projets comme tu l’as toujours fait, mais cette fois pour le bien public. Si je me suis battu pour faire émerger la Fédération européenne, ce n’est pas pour retomber dans les erreurs du passé. Je veux entreprendre, et je te veux à mes côtés ». Aldo Massucci avait toujours été convaincu que le pouvoir pervertit par principe. Ce n’était pas sa définition de la mission publique et peut-être la tenait-il en trop haute estime pour s’en sentir digne lui-même. Mais son goût pour les défis et sa haute conscience citoyenne l’emportèrent. Brillant avocat, il avait renoncé au barreau pour se consacrer à la petite entreprise familiale que le décès soudain de son père avait laissé orpheline. Et puis il pensait à ces 82 employés qu’il connaissait personnellement et aux côtés desquels il a voulu se battre pour préserver leurs emplois. Les quelque 15 années qu’il avait passées à la tête de Massucci Digital avaient été florissantes. Et en dépit de la crise, il réussit à en doubler les marges et en fit un fleuron européen du CRM.

 

Réussir là où personne ne l’attendait

En arrivant aux affaires, il aurait été logique qu’il s’occupât des nouvelles technologies, secteur-clé du développement économique européen qu’il connaît bien. Pourtant, John Forsythe lui réserva un défi à la mesure de son talent : « J’ai besoin d’un homme sûr à la défense, un homme de conviction. Suffisamment souple pour harmoniser 28 armées et autant de services de renseignements. Mais également assez ferme pour imposer sa vision et organiser en deux ans, l’intégration des forces armées ». Le ton était donné. Et il plut à notre homme. Même si le chemin fut rude, en particulier en raison du niveau très inégal des armées nationales et de la disparité entre les parts du PIB consacrées par chaque nation à sa défense, Massucci réussit là où personne ne l’attendait. D’autant qu’il dut venir à bout de l’obstacle psychologique le plus redoutable : le réflexe national, chaque service de renseignement et chaque état-major ayant pour habitude de ne répondre qu’à leurs seules autorités nationales. Mais comme à son habitude, Massucci a toujours six ou sept coups d’avance sur les autres. L’unification de 28 services nationaux ne lui suffisait pas. Et pour d’excellentes raisons : en homme de son temps, il a parfaitement compris que les enjeux sont aujourd’hui planétaires. En conséquence, l’accord qu’il a voulu à tout prix obtenir avec les grandes puissances et dont il a été l’initiateur, n’est pas un aboutissement. Ce n’est qu’un début, une condition nécessaire pour permettre aux grandes puissances de gérer de l’information véritablement fiable.

Cette nuit-ci sera courte, elle aussi, pour Aldo Massucci. Pour nous également. Nous serons présents à sa conférence de presse, demain matin et ne manquerons pas de revenir sur les détails de l’accord dans nos prochaines éditions. 

Olivier Boruchowitch                                                                                        

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