Réenchanter le projet européen

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Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a de quoi se sentir mal. Lui, l’ancien président du Conseil des Ministres de Pologne, a eu un parcours de démocrate exemplaire à maints égards. Issu de la minorité d’expression kachoube, il sait ce que signifie être victime de préjugés, il connaît le poids des atavismes, la résistance des stéréotypes et le secours inestimable de la démocratie pour les combattre et garantir l’égalité de traitement des citoyens. Il est originaire de Gdansk, la ville dans laquelle est né le syndicat Solidarnosc et d’où Lech Walesa nargua jadis le pouvoir communiste. Il a assisté à la montée de l’aspiration de son peuple à la démocratie, à son engouement pour l’Europe, à son attachement à la liberté. Une liberté qu’il a à ce point bien défendue que Walesa apporta son soutien à son parti. Que doit-il penser de ce qui se passe depuis l’arrivée au pouvoir de son actuel président Andrzej Duda et de sa présidente du Conseil des Ministres, Beata Szydło?

Après les élans d’enthousiasme suscités par l’adhésion polonaise à l’Europe, un pouvoir autoritaire, plus nationaliste, s’est implanté à la tête du pays. Un durcissement de la branche de l’Exécutif qui, avec le concours de la Diète, a procédé à une série de réformes destinées à limiter l’indépendance du Tribunal constitutionnel polonais ainsi que celle des médias publics. L’incident fut jugé suffisamment grave par les instances européennes pour que la Commission mette en place un dispositif de « sauvegarde de l’Etat de droit » à l’encontre du nouveau gouvernement, une procédure qui au-delà du cas d’espèce traduit une préoccupation plus profonde et plus grave. Comment en effet peut-on concevoir que quelque 25 ans après la chute du général Jaruzelski et 11 ans après son entrée dans l’Europe, la Pologne ait ressenti le besoin de faire reculer, à en juger par la réaction de l’Union, l’Etat de droit et les valeurs démocratiques ?

Les mouvements de repli se font sentir ailleurs, également, comme en Hongrie, par exemple. Mais ils ne se manifestent pas que dans l’ancienne Europe communiste. La montée du Front National, en France ou le spectre d’une possible sortie de l’Union du Royaume-Uni sont des indices qui montrent une méfiance de plus en plus grande à l’égard de l’Europe. Comme si nous avions oublié que la paix avait un prix. Comme si les populations européennes se comportaient en enfants gâtés boudant leur plaisir et dénigrant ce précieux acquis de ne pas avoir connu de guerre. Mais ce qui frappe par-dessus tout, c’est l’absence de réaction significative de l’Europe pour répondre à ces inquiétudes et réenchanter le récit européen. C’est précisément ce que nous nous employons à faire à travers cet e-magazine : redonner de la substance au projet européen, lui redonner du sens, c’est-à-dire des raisons d’espérer.

A la différence des solutions populistes et plutôt que de hurler avec les loups, nous défendons un projet sérieux, complexe, qui demande de faire preuve de beaucoup de pédagogie. En dépit de ces freins apparents, nous demeurons pourtant convaincus que le fédéralisme européen est la seule option viable à terme et susceptible de présenter une alternative crédible à la politique d’austérité, de relancer notre machine économique sur des bases saines, de proposer un modèle politique investi du seing de la légitimité populaire puisqu’il est construit sur la démocratie directe et participative, de pérenniser le financement de la sécurité sociale et surtout de redonner aux citoyens des raisons de croire en l’avenir en y occupant la place qu’ils méritent dans un cadre institutionnel qui leur laisse pleinement la prendre.

Sans la démocratie européenne, la Pologne n’aurait certainement pas réussi à se relever aussi remarquablement de dizaines d’années d’oppression. Sans les valeurs de l’Europe, la discrimination visant la minorité d’expression kachoube aurait peut-être empêché Donald Tusk de conduire la brillante carrière politique qui fut la sienne et d’apporter sa contribution à la modernisation de son pays. Il nous appartient à tous de la poursuivre au niveau européen en construisant un espace politique, économique, social et culturel qui redonne à l’humain toute sa dimension et tout son sens. Car en dernière analyse, l’Europe n’est pas autre chose.

We will do it ! 

Olivier Boruchowitch

Rédacteur en chef

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